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Potentiel et limites des projets intergénérationnels, partie 2

Lundi, 09.12.2019
Generationenprojekt Alterspflegezentrum Rheinauen und Kindergarten in Diepoldsau

Dans sa thèse de doctorat, Ines Findenig traite le phénomène social que constituent les projets intergénérationnels. Dans une interview accordée à Intergeneration, elle propose aux acteurs et au public intéressé une brève introduction aux sciences sociales, elle souligne le potentiel et les limites des projets intergénérationnels, et elle formule des recommandations sur la manière dont de tels projets peuvent réussir.         

Entretien avec Ines Findenig sur les projets intergénérationnels, partie 2

Vers la partie 1 de l’interview 

 

Les projets intergénérationnels sont un phénomène nouveau au sein de la société, et ils concernent surtout les relations entre générations hors des familles. Qu’est-ce que cela signifie pour la cohésion sociale?

Il est important de distinguer les relations intergénérationnelles familiales et extra-familiales. En effet, le contexte extra-familial est une caractéristique essentielle et une grande force des projets intergénérationnels, notamment sous l’aspect de la cohésion sociale. Si nous sommes tous influencés par l’image de nos propres grands-parents, il est impossible de calquer celle-ci sur les projets intergénérationnels. Imaginez un instant vos interactions avec vos grands-parents, puis votre façon d’échanger avec des personnes du même âge mais qui n’appartiennent pas à votre famille. La base de ces deux rencontres est différente. Au sein de la famille, le lien émotionnel est généralement très marqué, même si ce n’est pas obligatoire, et les enchevêtrements familiaux influencent notre perception. Sur le plan de nos actions, certains modèles se sont peut-être établis et redeviennent facilement actifs. Mais en dehors de la famille, il est impossible de reproduire à l’identique nos relations familiales habituelles. Ce calque n’étant pas possible, cela signifie que nouer et entretenir de nouvelles relations demande un effort. Par conséquent, pour les personnes participant à des projets intergénérationnels, il ne suffit pas d’être conscientes de la pluralité des schémas générationnels familiaux. Un réel engagement et une motivation intrinsèque sont indispensables pour s’investir activement dans un échange mutuel. Il faut d’abord un travail de conscientisation: les relations au sein du projet sont différentes de celles vécues chez soi. Ensuite, un traitement conscient des représentations typiques et des rôles attribués par soi-même devra suivre. La participation à un projet intergénérationnel peut constituer une contribution et, en même temps, une opportunité pour s’intégrer à la société et pour s’ouvrir à d’autres manières de voir. Les relations extra-familiales entre des générations différentes peuvent constituer un complément important, mais elles ne doivent pas être considérées comme un substitut aux relations familiales entre les générations. 

Grâce aux projets intergénérationnels, de nouveaux réseaux non-familiaux viennent favoriser la cohésion sociale

Pour une société, cela signifie que de nouveaux réseaux peuvent émerger et que les personnes peuvent interagir plus activement les unes avec les autres. Cela peut accroître les chances d’affiner ensemble une image sociale commune et de renforcer la solidarité entre les générations pour, enfin, la vivre. Vivre dans la solidarité et façonner la société sont des objectifs à long terme des projets intergénérationnels. C’est une priorité sociale qui devrait d’ailleurs être placée au centre des débats et de l’attention des médias. 

 

 

Vous affirmez que certains mythes et discours démentis par la pratique entravent les relations entre les générations. Pouvez-vous nous donner des exemples?

Un exemple relativement frappant est la disparition progressive, souvent évoquée, de la solidarité entre les générations. Dans les médias, on lit et on entend souvent que la solidarité entre les générations n’existe plus et qu’il y a donc une menace de guerre ou au moins de conflit entre les générations. Ici, cependant, on confond plusieurs niveaux de solidarité. Commençons par la solidarité entre les générations au niveau de la société, qui est difficile et complexe à mesurer empiriquement. Au niveau de la famille, cependant, la solidarité entre générations se mesure et se prouve par les échanges de services qui s’y effectuent, aussi appelés transferts de prestations. Il est donc scientifiquement vérifiable qu’à ce niveau, c’est plutôt le contraire qui se produit. Des chercheurs allemands (voir entre autres Kohli/Szydlik 2000) sont parvenus à démontrer que la solidarité entre générations a le vent en poupe dans les familles. Les transferts de prestations n’ont pas diminué au cours de ces dernières années, mais ils se sont modifiés. Ils ont pris une nouvelle forme, dans le sens d’une plus grande proximité affective pour une plus grande distance physique. En effet, les membres d’une famille n’habitent plus dans des lieux aussi proches les uns des autres, mais leurs contacts se sont intensifiés et les transferts se sont multipliés. On peut donc affirmer qu’au moins au niveau familial, la solidarité entre générations n’a pas diminué. Comme nous l’avons déjà mentionné, il est plus difficile de mesurer la solidarité au niveau extra-familial, mais le nombre toujours croissant de bénévoles – du moins pour l’Autriche – n’indique ni une stagnation ni un déclin, mais plutôt le contraire. Les gens sont impliqués dans les domaines les plus divers pour d’autres personnes ou pour d’autres causes. On peut en conclure à un désir de participation sociale et d’entrée en relation avec autrui. 

Le mythe du conflit des générations 

Les termes de conflit et de guerre entre les générations, souvent utilisés en les martelant, peuvent être identifiés comme s’inscrivant purement et simplement dans une escalade médiatique, à méta-niveau et militarisée, des négociations sur les pensions ou d’obscurs développements loin de toute réalité. A mes yeux, les phénomènes actuels, tels que le mouvement mondial des jeunes pour la protection du climat (#fridaysforfuture), sont une expression forte des préoccupations actuelles, dont celles de la jeune génération pour elle-même et pour les générations futures, mais il ne s’agit pas d’un conflit où les uns s’insurgent contre les autres. Sur le plan personnel en revanche, il semble assez compréhensible que les générations – surtout dans un contexte familial – se disputent. Certes, les différentes générations ne se comprennent pas toujours bien – en raison des différences marquées qu’il y a dans leurs univers et cadres de vie, mais aussi à cause de leur évolution sociale divergente – et il est évident qu’une génération a parfois du mal à s’entendre avec une autre. Mais ce sont là des faits qui ont occupé plusieurs générations avant nous et qui continueront à le faire à l’avenir – puisque l’existence humaine implique l’existence d’autres visions du monde. Cependant, on ne peut pas parler ici de guerre. 

 

Les projets intergénérationnels devraient justement constituer un cadre idéal pour aborder ces divergences. Les images et les stéréotypes liés à l’âge se prêtent particulièrement bien à cette fin, car ils permettent également de se pencher sur la différence qui existe entre l’autre et soi-même. En fait, la différence provient souvent de la perception que l’on a de soi-même – et des personnes du même âge. Pour preuve, la phrase typique d’un jeune «Tous ces ados sont en proie à leurs hormones, sauf moi». Une communication ouverte et un peu d’humour permettent de démasquer le mythe du conflit des générations.

Le mythe du romantisme intergénérationnel

Un autre mythe sur les générations est le romantisme intergénérationnel. En effet, lorsqu’on parle de projets intergénérationnels, on dresse souvent un tableau très romantique des rencontres qui ont lieu dans ce cadre. Comme si l’ambiance y était toujours harmonieuse et drôle, comme si les projets intergénérationnels n’avaient que des effets positifs! Une telle vision trop positive, s’ajoutant au camouflage des défis et des problèmes, et au renoncement à considérer la réalité des images et rôles associés à l’âge, font malheureusement perdre l’opportunité de se développer davantage – que ce soit en tant que personne participante ou en tant que projet en général. Dans le même temps, les attentes à l’égard des projets intergénérationnels augmentent, pour atteindre un niveau qui semble difficilement réalisable. Mon conseil: Pour nos rencontres intergénérationnelles, définissons des objectifs réalisables, ayons des attentes réalistes, et tablons sur une mise en œuvre et une conception pragmatiques agrémentées d’une prise d’humour.  

 

Quelles mesures prendriez-vous aux différents niveaux pour que les projets intergénérationnels aient un impact optimal sur la société? 

Il est essentiel d’ouvrir la voie à une participation sociale de tous les groupes d’âge, sur la durée et à différents niveaux – et c’est là que, très concrètement, la politique doit entrer en jeu. 

La solidarité entre les générations passe par une coexistence active

Voici quelques idées et suggestions à titre d’exemples: il est tout aussi urgent de développer les services de garde d’enfants – entre autres en collaboration avec des résidences pour personnes âgées – que de prévoir un soutien financier à long terme pour les projets intergénérationnels. Il ressort de plusieurs études que la coexistence active atténue de nombreux préjugés mutuels. Elle profite par conséquent aux sociétés solidaires et favorise la participation sociale. 

Développer le lobbying inergénérationnel

Il est tout aussi urgent d’étendre les services de travail social participatif destinés au groupe cible des personnes âgées vivant seules, et de développer le lobbying intergénérationnel. 

Au niveau de la société dans son ensemble, il est nécessaire de sensibiliser l’opinion publique à des représentations différenciées des groupes d’âge – aussi bien des jeunes que des personnes âgées. Cette sensibilisation pourrait s’accompagner d’une multiplication des projets intergénérationnels bien encadrés et financés de manière durable.  

Ce ne sont là que quelques suggestions. En effet, la liste des propositions et des mesures est loin d’être complète. Nous devons continuer et nous engager ouvertement pour activer l’organisation de rencontres entre les générations. Les participants de projets intergénérationnels, tout comme leurs responsables, sont d’ailleurs nombreux à le confirmer: ces projets valent la peine et ils engendrent aussi beaucoup de plaisir. 

 

Ines Findenig a passé son doctorat à l’université de Graz dans le Département de pédagogie sociale de l’Institut für Erziehungs- und Bildungswissenschaften. Ses travaux actuels de recherche en sociologie appliquée portent sur les enfants et adolescents, et elle effectue également des recherches dans le domaine de la participation sociale des personnes âgées.

Ines Findenig a été interviewée en juin 2019. Les questions ont été posées par Monika Blau, Intergeneration.

 

Photo: Le projet intergénérationnel de l'école maternelle et l'EMS à Diepoldsau (cantone Saint-Gall)   

 

Liens: 

 

Vers la partie 1 de l’interview

 

 

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